Femmes remarquables. Mode remarquée. Chaque jour.

Porter
Cover story

Esprit rebelle

Avec

Cara Delevingne

CARA DELEVINGNE, le top british au regard revolver, a toujours refusé de se soumettre aux règles imposées. Elle discute avec JANE MULKERRINS du rôle de fée qui lui a donné des ailes dans sa dernière série TV, du cas Harvey Weinstein, et de pourquoi elle refuse catégoriquement de s’assagir.

Photographe Sonia SzóstakRéalisation Helen Broadfoot
Cover story
Image du dessus : manteau Simone Rocha ; bottines Ann Demeulemeester. Cette photo : jupe Valentino ; soutien-gorge Eres.

« J’ai passé ma vie à rendre les gens malheureux et je trouve que ça s’est plutôt bien passé », déclare Cara Delevingne. « Malheureux ? », m’enquiers-je. « Je veux dire, pas rendre les gens malheureux », clarifie-t-elle. « Plutôt ne pas avoir fait ce que les gens attendaient de moi. J’ai un vrai problème avec l’autorité… [Mais] si j’ai envie de faire quelque chose, je fonce. Et parfois je me brûle les ailes. »

Un instant plus tôt, elle est arrivée sur le plateau du shooting vêtue d’un pantalon de survêtement Balenciaga, de bottines lacées et d’un manteau militaire. Elle arrive tout juste du parc naturel Malibu State Creek en Californie, où le thermomètre affichait 30 degrés à l’ombre, et entame son petit déjeuner composé d’une omelette, de bacon et de pommes de terre avec un appétit si féroce qu’elle se mord la lèvre et j’aperçois une goutte de sang perler. Nous sommes installées dans une caravane équipée d’air conditionné, et je fais de mon mieux pour suivre l’actrice et top de 27 ans qui enchaîne les sujets de conversation et m’entraîne dans son joyeux tourbillon.

« J’aurais tout donné pour l’interpréter », dit-elle à propos de son rôle de Vignette Stonemoss dans la série Carnival Row diffusée sur Amazon Prime, dans laquelle joue également Orlando Bloom. Après son rôle principal dans La face cachée de Margo en 2015 et des apparitions dans Suicide Squad et Tulip Fever, Carnival Row confirme le succès de sa carrière d’actrice après celle de mannequin. Pour obtenir ce rôle, Cara Delevingne s’est surpassée dans la salle d’audition : « Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé, mais à un moment donné j’ai craqué. Il est difficile d’être vulnérable, mais pourtant j’ai perdu tout contrôle », dit-elle. « J’ignore s’il s’agissait de colère, de tristesse, de désespoir ou de douleur, mais quelque chose m’a submergée. Je ne m’étais jamais sentie comme ça. » Elle marque une pause. « Je me rappelle avoir levé les yeux et personne ne pipait mot. J’ai pensé “Oh non. Merde.” J’avais si peur que tout le monde se dise “C’était gênant.” Un vrai cauchemar. »

« Je DONNAIS beaucoup trop de ma personne à tout le monde, mais je N’APPORTAIS rien de particulier, et je ne RECEVAIS rien en retour »

Robe et bottines Alexander McQueen.

Et pourtant. Cara Delevingne est à sa place dans ce film fantastique victorien énigmatique et magique. « Vignette a beaucoup perdu, mais elle ne se victimise jamais. Elle fait toujours preuve de compassion et de pardon envers ceux qui lui ont fait du mal. Nous avons tous quelque chose à apprendre d’elle. » Bien que cette série soit fantastique, elle aborde des sujets pertinents comme l’immigration, le statut des étrangers, et le droit d’aimer qui l’on veut. « J’ai qualifié mon personnage de “pansexuel”, mais je ne maîtrise pas très bien les termes. En tout cas, elle est queer », résume-t-elle. Éjectées de leur patrie, les fées sont oppressées et traitées comme des monstres. Dans l’un des premiers épisodes, un humain attache les ailes de Vignette pour entraver sa liberté. « Cela représente ce que les femmes enduraient », s’insurge-t-elle. « J’ai dû porter un corset tous les jours et ma voix s’est éteinte. Je me demande si dans le passé les hommes ne se sont pas réunis en se disant “Quelles sont nos options ? Une muselière ? N’est-ce pas trop flagrant ? Dans ce cas enroulons-leur quelque chose autour de la taille afin de les empêcher de respirer et de parler.” »

C’est une chose difficile à imaginer, mais Cara Delevingne me confie que jusqu’à récemment elle avait l’impression de ne pas avoir de voix non plus. « En tant que mannequin je n’avais pas vraiment d’identité ni d’estime de moi. Je me disais juste “Mannequin star ?” Elle fait mine de taper sur un clavier d’ordinateur. « C’est ce dont elles ont l’air, féminines, d’accord, je peux faire ça. Mais c’était difficile. Je donnais beaucoup trop de ma personne à tout le monde, mais je n’apportais rien de particulier, et je ne recevais rien en retour. »

Robe Givenchy ; bottines Ann Demeulemeester ; béret Eugenia Kim.
Robe Fendi.

« Jouer la COMÉDIE m’a permis de réaliser que je n’ai absolument AUCUNE IDÉE de qui je suis »

Combi-pantalon Valentino ; bottines Prada.
Robe et bottes Alexander McQueen.

« Évidemment toutes les œuvres d’art ne peuvent pas changer le monde », dit-elle à propos de ses rôles. « Mais au moins j’ai fait des choix qui me permettent de faire passer un message positif. » Pense-t-elle que le fait de jouer la comédie l’a aidée à trouver sa « voix » ? « Ça m’a permis de réaliser que je n’ai absolument aucune idée de qui je suis », fait-elle en riant.

Elle a grandi dans le quartier londonien de Belgravia avec ses deux sœurs aînées, Chloe, aujourd’hui 34 ans, et Poppy, ancien mannequin, 33 ans. Leur père, Charles, est développeur foncier, et leur mère, Pandora, est une mondaine qui a souffert toute sa vie de bipolarité et d’addiction à l’héroïne. Durant l’enfance de ses filles, elle fut absente du domicile familial pendant de longues périodes.

Petite, Cara Delevingne souffrait de dyspraxie, puis adolescente, elle tomba dans un cycle d’autodestruction et de dépression. Elle a quitté l’école pendant six mois et commencé un traitement « qui m’a assurément sauvé la vie », dit-elle. En 2014, alors âgée de 22 ans, elle a remporté pour la seconde fois le titre de Mannequin de l’Année aux British Fashion Awards, et connu un autre épisode dépressif sévère. Elle s’est enfuie à Los Angeles où elle a rédigé de la poésie et des chansons, et a cette fois-ci refusé de prendre des médicaments. « Je pense qu’ils devraient être utilisés pour une aide initiale, mais qu’il ne faut pas compter dessus. Aujourd’hui ma mère ne peut pas survivre sans médicaments. Ces pilules ne sont qu’un pansement sur une plaie béante, parce qu’en général la maladie provient d’un traumatisme, d’une chose que la personne ne parvient pas à gérer. » Elle estime que les inconvénients pèsent trop lourd dans la balance. « Les médicaments vous rendent morte à l’intérieur. Vous ne pouvez plus atteindre l’orgasme, et ils vous anesthésient complètement. Tout le monde ne ressent pas cela, mais ça a été mon cas. »

« J’ai assisté à D’INNOMBRABLES dîners où les gens me DEMANDAIENT “Alors, qu’est-ce que tu es ? L, G, B, T, Q ? ” »

Manteau Simone Rocha ; robes Givenchy ; bottes Ann Demeulemeester.

« Je ne prends pas ça à la légère », précise-t-elle à propos de sa carrière d’actrice. « Je travaille très dur et j’adore ça. C’est juste que j’ignorais que j’étais une personne créative avant d’y être autorisée. » En parallèle, elle aime également chanter, jouer de la guitare et de la batterie, et a écrit un roman pour jeunes adultes. Ressent-elle une pression de se définir plus précisément, d’être rangée dans une catégorie ? « Je déteste ça ! » s’écrie-t-elle. « Le fait de coller une étiquette sur tout et n’importe quoi me révolte. L’idée de m’en coller une me rend folle. » Cela concerne la sexualité, qu’elle a longtemps refusé de catégoriser, aussi bien la sienne que celle des autres. « J’ai assisté à d’innombrables dîners où les gens me demandaient “Alors, qu’est-ce que tu es ? L, G, B, T, Q ? ”. Ce à quoi je répondais “Êtes-vous sérieux ? Vous voulez vraiment parler de ça ? Je suis différente chaque jour.” »

« Très jeune, j’ai aimé les hommes », continue-t-elle. « À cinq ans je suis tombée amoureuse de mon prof de sport. Il a épousé mon autre prof de sport, et j’ai pleuré pendant des semaines. J’ai eu un petit ami pendant quatre ans et quand il m’a quittée je suis sortie avec son meilleur ami. Mais j’ai continuellement été blessée par les hommes. »

« Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je suis devenue lesbienne », précise-t-elle hâtivement.

Jupe Valentino ; soutien-gorge Eres ; bottines Ann Demeulemeester.

« L’une des PREMIÈRES choses qu’Harvey Weinstein m’ait dites est “Tu ne PERCERAS jamais dans l’industrie en étant GAY. Fais-toi pousser la barbe” »

Elle n’est pas certaine qu’avoir fait son coming-out ait eu un impact sur sa carrière. « Au début je crois que ça n’a pas forcément aidé. L’une des premières choses qu’Harvey Weinstein m’ait dites est “Tu ne perceras jamais dans l’industrie en étant gay. Fais-toi pousser la barbe.” » Cela s’est passé bien longtemps avant sa tentative d’attouchement. » (En octobre 2017 elle a déclaré qu’Harvey Weinstein lui avait fait des avances sexuelles et avait essayé de la forcer à embrasser une autre actrice devant lui.) Lors de l’une de leurs premières rencontres, « alors que je commençais tout juste à auditionner pour des films, il nommait des femmes qui sont mes amies, des personnes célèbres, et me demandait “As-tu couché avec elle ?” Je trouvais ça fou. »

Naturellement, la sinistre prédiction du producteur ne s’est pas réalisée. Cela fait maintenant plus d’un an qu’elle est en couple avec Ashley Benson, une actrice de 29 ans qu’elle a rencontrée sur le tournage de Her Smell dans lequel elles interprétaient des membres d’un groupe de musique punk aux côtés d’Elisabeth Moss. « Auparavant je ne m’étais jamais vraiment ouverte à quiconque de peur que l’on me quitte. Ashley est la première personne à m’avoir dit : “Tu ne peux pas me repousser. Je te traiterai toujours bien, car je t’aime.” » Elle mime une moue perplexe. « Je me suis dit : “Attends, donc tout ce que j’ai à faire est de te laisser être gentille avec moi ? Pourquoi je n’ai jamais fait ça avant ? D’accord.” »

Le tournage de Carnival Row impliquait sept mois de tournage à Prague, or Ashley Benson vit à Los Angeles. « Les relations longue distance sont toujours compliquées », dit-elle. « Mais on fait en sorte que ça fonctionne. On n’a pas le choix. Et ça fait de moi une personne meilleure et plus heureuse. »

Le jour suivant notre rencontre, elle s’envolera pour New York où elle prendra la parole à l’occasion du sommet Nexus des Nations Unies. « Pour 30 % des personnes présentes dans la salle, il est toujours illégal d’être gay dans leur pays, donc j’évoquerai mes expériences en tant que personne queer, et j’aborderai aussi le sujet du climat. J’essaie de couvrir le maximum de sujets en 20 minutes », résume-t-elle d’un ton sarcastique.

« Quand je disais que je rendais les gens malheureux… Ce que je voulais dire, c’est que je leur vole un peu dans les plumes. Ça ne peut pas leur faire de mal. »

Robe Prada ; bottes Ann Demeulemeester.
Robe Fendi ; bottines Ann Demeulemeester.

LANCEZ LA VIDÉO

Cara Delevingne n’a pas pour habitude de se prendre au sérieux… Mais comment réagit-elle dans les situations particulièrement embarrassantes ? L’actrice et mannequin partage quelques conseils pour le moins inattendus dans cette vidéo exclusive.

Les personnes mentionnées dans cet article ne sont pas associées à NET-A-PORTER et n’en assurent pas la promotion, ni celle des produits présentés.