Contactez-nous 24h/24, 7 jours sur 7 0805 10 99 17

Échanges et retours offerts sous 28 jours.

Livraison offerte dès 200 € d’achat.

France, € EUR
Français

Femmes remarquables. Mode remarquée. Chaque jour.

Porter
Cover story

À cœur ouvert

Avec

Viola Davis

Quand une actrice est aussi franche, sagace et passionnée que VIOLA DAVIS, aucun sujet n’est tabou, et, comme elle l’affirme elle-même, son authenticité réside dans sa rébellion. AJESH PATALAY et la plus éloquente des stars de télévision discutent de libération sexuelle, de la valeur des femmes de couleur et de son expérience personnelle concernant le mouvement #MeToo.

Photographe Virginie KhateebRéalisation Catherine Newell-Hanson
Cover story
Image précédente : veste Gabriela Hearst ; pantalon Victoria Beckham ; escarpins Gianvito Rossi ; boucles d’oreilles Annie Costello Brown. Cette image : robe Solace London ; boucles d’oreilles Alighieri.

Ces derniers temps, les femmes qui se dressent contre les abus et les injustices sont de plus en plus nombreuses. Pourtant, une voix, plus puissante encore, s’élève au-dessus de toutes les autres : celle de Viola Davis. Le 20 janvier dernier, l’actrice oscarisée s’est tenue devant la foule de la Marche des Femmes à Los Angeles pour parler de viol et de harcèlement, et des sacrifices qu’implique tout changement, prononçant des paroles qui nous ont touchées en plein cœur.

Et ce n’est pas la première fois qu’elle nous émeut à ce point. Lorsqu’elle a remporté un Emmy Award en 2015 pour son rôle du professeur Annalise Keating dans la série ABC How To Get Away With Murder (devenant au passage la première afro-américaine à remporter le prix de la meilleure actrice), Davis ne s’est pas contentée de réciter des remerciements. Elle a préféré dénoncer le manque d’opportunités pour les femmes de couleur, citant son idole, Harriet Tubman, et prononcer l’un des discours les plus passionnés de l’année : « La seule chose qui sépare les femmes de couleur des autres, ce sont les opportunités. Vous ne pouvez pas gagner un Emmy pour des rôles qui, tout simplement, n’existent pas. Je souhaite donc rendre hommage à tous les auteurs, à ces gens exceptionnels que sont Ben Sherwood, Paul Lee, Peter Nowalk, Shonda Rhimes, ces gens qui ont redonné un sens à ce que c’est d’être belle, d’être sexy, d’être une femme de caractère, d’être noire. »

Un journal a parlé de « discours magistral ». Mais il aurait aussi bien pu souligner le courage d’une femme qui sait mettre des mots sur ses sentiments et qui n’a pas peur de les exprimer haut et fort. C’est ainsi que je la retrouve, assise sur le canapé de sa demeure située dans les collines d’Hollywood, parlant sans langue de bois sur tous les sujets les plus brûlants du moment : #metoo, Time’s Up, les inégalités salariales, le mouvement #oscarssowhite, ainsi que de l’épisode réunissant How to Get Away with Murder et Scandal, ainsi que leurs personnages principaux, Olivia Pope (incarnée par Kerry Washington) et Keating, pour la toute première fois. « Je ne sais pas comment le décrire », reconnaît Davis, le sourire aux lèvres. « J’ai le sentiment que nous avons marqué l’histoire. Je veux dire, nous avons deux personnages très forts, bien écrits, tout en relief, ensemble dans la même pièce… Deux femmes de couleur… C’est le nec plus ultra de la magie noire. »

« J’ai 52 ans et ma peau est aussi foncée qu’un café bien serré. Les femmes comme moi sont souvent auditionnées pour des rôles de droguées, de mammas, ou pour jouer la grande gueule »

PUBLICITÉ

Viola est bien placée pour savoir que les rôles comme celui d’Annalise Keating ne sont pas légion, « en particulier pour une femme comme moi, remarque-t-elle. J’ai 52 ans et ma peau est aussi foncée qu’un café bien serré. Les femmes comme moi sont toujours cantonnées aux mêmes rôles, auditionnées pour des personnages de droguées, de mammas, ou pour jouer cette personne avec une main sur la hanche et que l’on décrit comme « grande gueule » ou « attendrissante ». J’ai déjà 30 ans de carrière et l’on m’a rarement proposé des rôles vraiment consistants, ou même imprégnés d’un soupçon de charisme. Vous ne pourriez même pas penser que ces personnages possèdent effectivement un vagin. Annalise Keating a changé la donne, et je me fiche qu’elle n’en fasse qu’à sa tête. J’adore son tempérament fougueux, et de devoir lutter chaque semaine avec Peter Nowalk [auteur de la série] pour qu’il m’épargne encore une scène d’amour. Ce n’est pas quelque chose qui arrive tous les jours ! ».

Incarner la sulfureuse Annalise a-t-elle influencé sa propre sexualité ? « Oui, et cela n’a pas été évident », confie-t-elle en riant, probablement parce que les scènes tournées impliquaient d’être plaquée contre un mur ou renversée sur un bureau. « Ça coûte toujours quelque chose, continue-t-elle plus sérieusement, parce que j’ai rarement eu l’occasion, dans ma carrière comme dans ma vie privée, d’explorer cette part de moi-même, et qu’on ne m’a jamais autorisée à envisager le sexe comme une facette de mon humanité, ni donné la permission de désirer et d’être désirée. J’ai toujours pensé que pour jouer la sexualité, il fallait avoir un certain physique, une certaine taille, une certaine démarche. Jusqu’à ce que je réalise que les vrais gens ont besoin de pouvoir s’identifier, de se voir eux-mêmes. Les femmes sexualisées n’ont pas toutes la taille 36, elles n’ont pas toutes les cheveux raides, elles ne ressemblent pas toutes à des chattes ronronnantes à chaque fois qu’elles veulent coucher avec leur partenaire, elles ne sont pas toutes hétérosexuelles. Je suis le miroir qui renvoie l’image de ces femmes. Je dis toujours que ce n’est pas mon boulot d’être sexy, c’est mon boulot d’être sexuelle. Et ça, c’est toute la différence. »

Soudain, elle change de sujet : « à propos, voici ma fille ». Et derrière moi se tient une jolie petite fille en robe bleue. « Dis bonjour, Gigi ! Je suis en interview ». Mère et fille s’envoient des baisers à travers la pièce, et la fillette de six ans, qui s’appelle en réalité Genesis, disparaît avec sa nounou. C’est une facette de Davis que j’ai envie de découvrir plus en profondeur, celle de la maman poule. J’aimerais savoir qui elle est vraiment, loin de la caméra, la Viola qui organise des barbecues, boit de la téquila et aime se plonger dans un jacuzzi avec son époux, l’acteur et producteur Julius Rennon. « Je suis quelqu’un de fun, en réalité », s’exclame-t-elle tout à coup, comme pour se libérer de cette conversation trop sérieuse. Mais, comme nous le savons toutes les deux, elle a bien plus à dire, notamment sur le sujet des origines ethniques.

Ce dimanche, Davis se rendra aux Oscars, elle qui a remporté le prix de la meilleure actrice dans un rôle secondaire pour Fences. Mais quand on l’interroge sur la campagne #oscarssowhite, à la lumière des nombreuses nominations d’actrices de couleur cette année, elle ne cille pas. « Je vais vous dire, il ne s’agit pas des Oscars, commence-t-elle, il s’agit de nous inclure dans tous les domaines de l’industrie du cinéma. En tant que producteur ou réalisateur, si vous vous penchez sur un personnage dont l’origine ethnique n’est pas spécifiée, pouvez-vous considérer un acteur de couleur ? Vous risquerez-vous à parier sur un tel talent ? Le problème est que, si on n’a pas affaire à un drame urbain ou qui concerne les droits civiques, ils ne nous envisagent même pas. Il est temps que les gens comprennent qu’il faut arrêter d’utiliser acteurs de couleur d’une seule façon. Nous n’avons pas à toujours être des esclaves, des jeunes de banlieue ou des opposants au Ku Klux Klan. Je pourrais jouer dans une comédie romantique. Je pourrais être sur un pied d’égalité avec Nicole Kidman, Meryl Streep, Julianne Moore. D’ailleurs, j’ai à peu près le même parcours. Je suis allée à Juilliard, j’ai joué à Broadway. J’ai travaillé avec Steven Spielberg et les plus grands. Je devrais être sur un pied d’égalité. Mais voilà ce qui a manqué au monde du cinéma : l’imagination.

Il y a aussi le problème des inégalités salariales, « en particulier concernant les actrices de couleur », insiste-t-elle. « Si les caucasiennes gagnent la moitié de ce que leurs homologues masculins gagnent, nous ne gagnons même pas le quart de ce que ces femmes sont payées. Nous n’avons pas les couvertures de magazines de ces femmes blanches. Et je ne dis pas ça avec colère, ajoute-t-elle. Elles méritent ces salaires. Nicole Kidman mérite. Reese Witherspoon mérite. Tout comme Meryl Streep, Julianne Moore, Frances McDormand… Mais devinez quoi, je le mérite aussi. Octavia Spencer, Taraji P. Henson, Halle Berry, le méritent aussi. Nous aussi, on fait le job. »

Considère-t-elle que les actrices blanches aient leur rôle à jouer dans le changement ? « Je n’entends dire à personne ce qu’il doit ou ne doit pas faire, clame-t-elle, mais je crois que Jessica Chastain a vraiment défendu notre cause, quand elle a insisté pour qu’Octavia Spencer soit payée pareil qu’elle [dans leur dernier projet, dont on ignore encore le titre]. En fait, elle a permis d’augmenter le salaire d’Octavia en renonçant à une partie du sien. Les femmes caucasiennes doivent être solidaires. Elles doivent comprendre que nous ne sommes pas dans le même bateau. Durant de nombreux événements dédiés aux femmes à Hollywood, comme les déjeuners d’affaires (j’ai pu participer à quelques-uns d’entre eux et ils étaient super), vous aurez 5 femmes de couleur pour 3 000 femmes blanches. Et c’est sur invitation ! Conclusion : vous ne nous invitez pas. »

Veste Roksanda ; pantalon Racil ; boucles d’oreilles Alighieri.

“J’ai toujours pensé que pour jouer la sexualité, il fallait un certain physique, une certaine taille. Et j’ai réalisé que les vrais gens ont besoin de s’identifier. Je n’ai pas à être sexy mais sexuelle”

Boucles d’oreilles Alighieri.
Robe Cushnie et Ochs ; boucles d’oreilles Annie Costello Brown.

À cet instant, vous comprenez pourquoi Viola Davis est la reine de notre époque : elle ne s’excuse pas, elle assume à 100 %. « À chaque interview que j’accorde, je ne perds pas de temps. Je parle avec mon cœur, je dois dire ma vérité. Si je ne le fais pas, c’est comme garder une boule coincée au fond de ma gorge. Je ne veux pas avoir l’air amère, parce que je ne le suis pas. À vrai dire, je suis une personne heureuse, je crois que ma vie n’aurait pas pu être plus réussie. Mais mon authenticité réside dans ma rébellion. »

Jane Fonda a un jour félicité Viola pour son incroyable présence. Et je dois admettre que, pendant presque toute notre conversation, elle m’a donné des frissons, en particulier lorsque nous avons abordé le sujet #metoo. Quand je lui ai demandé si elle pensait que le mouvement aurait connu autant d’ampleur si les femmes qui l’avaient lancé étaient de couleur, elle m’a interrompue avant la fin de ma phrase : « Non, a-t-elle tranché. Non. Recy Taylor a osé s’exprimer en 1944 quand elle a été violée par un groupe de six hommes en Alabama. Taraba Burke a fondé le mouvement #metoo en 2006. De nombreuses femmes noires ont montré la voie. Mais j’ai l’impression que les gens pensent qu’on ne mérite pas la même empathie. Ou le même investissement. Nous n’avons pas la même valeur. Si l’histoire ne venait pas d’Hollywood, si le prédateur n’était pas quelqu’un d’aussi important que Weinstein, je pense qu’il n’aurait pas fait autant de bruit non plus. »

Robe Michael Lo Sordo.

“J’ai étudié à Juilliard et joué à Broadway. J’ai travaillé avec les plus grands. Je devrais être sur un pied d’égalité. Mais voilà ce qui a manqué au monde du cinéma : l’imagination

Mais pourquoi, d’après elle, toutes ces allégations ont refait surface maintenant ? « Fanny Lou Hamer, une activiste des droits civils des années 60, a dit ceci : “j’en ai marre d’en avoir marre”, et je crois que ça résume bien la situation. Toutes les femmes que j’ai rencontrées et avec qui j’ai eu des conversations ont été victimes d’agression sexuelle à un moment. Mais nous parlons en privé. Au bout d’un moment, vous vous heurtez à un mur, et la question ne se pose plus. Il faut prendre la parole, car personne d’autre ne la prendra pour vous. »

Davis reste vague sur son expérience personnelle, alors je lui demande si elle la partagera un jour. « Oh non, je n’ai pas seulement ma propre histoire, j’ai mes propres histoires. Je vous le dis, des hommes m’ont touchée de manière inappropriée pendant toute mon enfance. Des hommes m’ont suivie dans la rue, pendant la journée, à une heure de l’après-midi, et m’ont montré des choses que je ne voulais pas voir. Je me souviens d’un jour, j’avais 27 ans et j’attendais le bus à Rhode Island pour récupérer ma nièce après l’école. Cela faisait à peu près 25 minutes que j’étais là, et je ne mens pas parce que j’ai compté, 26 hommes sont passés en voiture, m’ont harcelée, m’ont crié dessus, m’ont abusée verbalement. Certains de ces hommes avaient des sièges bébé à l’arrière. Et oui, vous vous sentez affreusement mal après ça. Vous vous demandez ce que serait votre enfance si on en ôtait cette part. C’est difficile de se défaire de cette tache en vous-même. C’est gravé sur vous. Ces expériences personnelles m’ont permis de ressentir de la compassion pour celles qui ont pris la parole. »

Inévitablement, nous en venons au lynchage médiatique dont ont été victimes les femmes noires après le hashtag #metoo, et parlons de ces femmes qui ont critiqué le mouvement, et Viola pense qu’elles sont passées à côté de sa signification. « Hollywood est un microcosme, dit-elle, et peu importe ce que vous pensez du mouvement, il a permis aux femmes de parler de leurs agressions sexuelles et de former une communauté, ensemble. Elle claque des mains. La communauté, voilà un mot génial. Je sais que c’est naïf, mais le moment où vous sentez seul et isolé, c’est le moment où vous êtes mort. »

Veste et pantalon Racil.

“De nombreuses femmes noires se sont exprimées sur leurs expériences #MeToo. Mais les gens pensent qu’on ne mérite pas la même empathie. Ou le même investissement. Nous n’avons pas la même valeur

Haut Rosetta Getty ; pantalon Nili Lotan ; boucles d’oreilles Alighieri.

Elle nous raconte l’anecdote d’une soirée, durant laquelle elle était assise à côté d’un coach de vie. « Il n’arrêtait pas de répéter “Viola, tellement de gens sont désabusés une fois qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, parce que tout le monde se bat pour le succès, mais une fois qu’ils le rencontrent, ils réalisent qu’ils ne savent pas quel est leur prochain objectif. Le prochain objectif, c’est la quête de sens. C’est ça que je voudrais dire à toutes les femmes qui dénoncent le mouvement Time’s Up – quel sens voulez-vous donner à votre vie ? Que voulez-vous laisser au monde ? Si vous avez une fille, une nièce, ou une petite fille qui vous regarde, qui veut dire “Tu sais quoi, je me souviens quand j’ai été violée quand j’avais trois ans…” Vous pouvez choisir quelque chose qui a vraiment du sens, ou publier 280 caractères sur Twitter pondus en deux minutes sans réfléchir.

Elle poursuit : je me suis toujours dit que la vie était comme un flambeau et qu’il fallait courir le plus vite possible pour passer le relais au prochain grand coureur. Je veux passer un flambeau fabuleux et laisser derrière moi quelque chose qui me rendra immortelle, d’une façon fabuleuse. Je veux laisser un élixir que les gens goûteront et qui les fera se sentir vivants. »

Et tout ce à quoi je peux penser à cet instant, c’est : « moi aussi ».

Regardez How to Get Away with Murder sur ABC.

Les personnes mentionnées dans cet article ne sont pas associées à NET-A-PORTER et n’en assurent pas la promotion, ni celle des produits présentés.